La notion de métaphysique chez les Dogon

Diakite El Moctar (Bamako, Mali)

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Sur les hauteurs de Bandiagara, une région administrative du Mali, vit une ethnie qui a longtemps fait parlé d’elle dans les ouvrages d’ethnologues, d’anthropologues et de philosophes. Il s’agit de l’ethnie dogon célébrée pour leur profonde connaissance de la nature, leur savoir-vivre et savoir-faire. Au nombre de leur savoir-faire, l’art occupe une bonne place, notamment la sculpture, la danse, la musique, les masques, les rituels folkloriques et initiatiques. La littérature ethno-anthropologique et philosophique abonde sur l’origine, le système sociopolitique, la culture et la tradition du peuple dogon. Nous renvoyons nos lecteurs curieux de découvrir la culture dogon à l’ouvrage de Jean Rouch sur le sujet intitulé à bon escient Les Dogon. L’objet de cet article est de faire part d’un aspect non négligeable des éléments de la civilisation dogon à savoir leur conception cosmogonique. A cet effet, nous dirons que, contrairement à une opinion bien répandue, la cosmogonie dogon fait partie des cosmogonies les plus développées des peuples d’Afrique noire. Elle renferme un tel degré de perfection que certains philosophes, ethnologues et non les moindres n’hésitent plus à faire le parallèle avec la notion moderne du concept de « Métaphysique » à l’occidentale.

De la Métaphysique

Pour le lecteur profane, la métaphysique se réduit à tout ce qui est au-delà de la raison, au-delà de ce qui ne saurait faire l’objet d’une expérimentation probante. Comme l’origine du mot lui-même le suggère, le mot se décompose étymologiquement en « meta » signifiant « au-delà  » et en  » physis » signifiant « le monde physique, naturel, sensible « . On attribue au philosophe présocratique Parménide d’avoir été le premier à inventer la métaphysique dans son désir de rompre avec l’expérience sensible et de se faire une opinion, une pensée rationnelle sur la vraie nature du monde indépendamment de ses multiples manifestations. La notion de métaphysique a réellement pris forme avec les arguments de Zénon d’Elée, philosophe Grec, en rapport avec le changement et le mouvement. Ce qui est communément connu sous l’appellation de paradoxes d’Elee. C’est en cherchant à élucider les absurdités apparentes soulevées par les arguments de Zénon d’Elée que Platon en est arrivé à rechercher l' »inchangé » ou l' »inchangeable » dans ce qui ne change pas. Traditionnellement, la métaphysique pose la question de l’être et se penche sur les premiers principes, les premières causes. Des philosophes comme Platon, Aristote, ou Descartes ont contribué à l’élaboration et à la vulgarisation de ce domaine jadis rattaché à la philosophie comme étant l’origine même de cette dernière, sa racine originelle selon le philosophe Descartes.

Du prolongement de la Métaphysique

La métaphysique se prolonge sur deux chemins essentiels à savoir l’ontologie et la théologie. L’ontologie est l’étude de l’être en qu’être seulement. La théologie s’intéresse au premier être dont tout dépend ou dont dépend ce qui est. Dans les traditions notamment religieuses, on l’assimile à Dieu. Il y a lieu de différencier et de ne pas confondre dès à présent les termes Gnose, Transcendance et Téléologie.

La « Gnose » se définit comme « connaissance  » spirituelle, mystique, voire métaphysique ne s’obtenant que suivant l’initiation, l’expérience mystique, l’illumination ou la révélation directe. Quant à la « Transcendance », elle est brièvement comme le nomme le philosophe Allemand Heidegger une « onto-théologie « , c’est ce qui est au-delà du » Logos » qui signifie  » discours, verbe, langage », ce qui est ineffable, indicible, inaccessible, qui n’est point sujet ni à la détermination ni à l’indétermination. Dans sa conception néo-platoniste de la philosophie, Plotin l’identifie sous le vocable de l’ « UN » absolu. Pour ce qui est de la téléologie, elle est l’étude des causes finales et se penche en l’occurrence sur la finalité des choses et des êtres.

Hegel et la problématique de la transcendance chez le Nègre

Cette mentalité longtemps décriée dans les cercles philosophiques du prétendu primitif qualifiée parfois d’archaïque ou d’arriérée à savoir le « prelogisme » du Nègre a contribué à animer les débats philosophiques houleux sur le rôle et la place spécifique de la rationalité dans le discours philosophique nègre depuis que le philosophe Allemand dans sa fameuse Dialectique a osé mettre de côté l’Historicité nègre, la conscience historique du Nègre en lui niant toute prétention à la transcendance et à la rationalité telles que comprises dans les philosophies dites occidentales. Ceci fait allusion notamment aux propos polémiques de Hegel quand il affirmait que l’Afrique était un continent anhistorique ou l’idée n’a pas encore émergé ou encore que le Nègre ne peut pas accéder à la rationalité soutenant que ce dernier manquait d’objectivité et ne reconnaissait pas l’Univers, et ignorait complètement la notion de transcendance. (Amady Dieng, Hegel, Marx et les problèmes de l’Afrique noire). Nous nous épargnerons le souci de répondre à ces allégations du philosophe Allemand car d’autres ont su bien montrer en quoi celles-ci étaient infondées et les ont récusées totalement et à bon escient en dépit des critiques qui fusent toujours de part et d’autre provenant de chaque camp. Par ailleurs, s’adonner à un tel exercice, quoique utile, nécessiterait des pages entières si ce n’est un livre entier, ce qui n’est évidemment ni l’objet ni le but de ce bref exposé. Si la Philosophie Bantoue de Tempels ou celle bantu rwandaise de l’Etre encore plus élaborée par Alexis Kagame est une démarche dédiée à récuser cette irrationalité et cette négation de l’idée de transcendance, une tentative plus ou moins salutaire ayant souffert des critiques de ses nombreux détracteurs, il n’empêche que plus proche de nous cette fois ci se trouve une forme d’ontologie remarquable n’ayant rien à envier à la métaphysique dite occidentale. C’est celle des ethnies dogon du Mali. En effet, un aperçu de la cosmogonie, de la théogonie chez les Dogons du Mali profond leur mettrait plein la vue à ceux qui auraient toujours du mal à assimiler ou reconnaitre au Nègre une quelconque forme de transcendance comme l’attestent les travaux d’éminents ethnologues comme Marcel Griaule dans ses conversations avec Ogotemmeli, des philosophes comme le philosophe Alassane Ndaw qui l’évoque.

Les Dogons et la métaphysique

Que nous apprend l’ethnologie moderne sur la notion de métaphysique formulée chez des peuples jadis considérés primitifs comme ceux vivant sur les rives du fleuve Niger ? Les Dogons font partie de ces groupes ethniques d’Afrique qui ont fait auréoler une conception originale qu’ils ont de l’Univers, de la personne humaine, de l’androgynie, du langage, de la parole, de la danse, de l’esthétique, de la beauté avec leurs versants symboliques et mystiques. Sans oublier bien évidemment les fameux mythes dogons sur la Genèse au sujet des quels (les mythes dogons proprement parler) Marcel Griaule et Dieterlen révèlent qu’ils sont tout aussi comparables aux métaphysiques développées en Occident par leur expression rigoureusement élaborée et raisonnée.

Comme on peut le lire dans leur propos suivant « Au sein et au-delà de cette totalité de croyances apparait une chaine logique de symboles exprimant un système de pensée ne pouvant être décrit simplement comme un mythe. Car cette structure conceptuelle révèle, à l’étude, une cohérence interne, une sagesse et une appréhension des réalités ultimes égales à celles que nous autres, Européens, estimons avoir atteintes ». Une perspective bien lointaine de celle qui voulait que le Nègre soit dépourvu de rationalité et d’esprit critique philosophique et ce n’est que rendre justice à l’esprit créateur , organisé, cohérent et subtile du Nègre qui au travers de mythes utiles a su mettre son intelligence à rude épreuve pour se faire une idée plus ou moins raisonnable de la réalité des choses et des êtres. Une mentalité loin d’être archaïque mais comme le dit Claude Levi Strauss qui s’avère plutôt sophistiquée que pure illusion de l’esprit. Ce que lui-même décrivait comme l’ « illusion archaïque ». Cette arriération ou archaïsme de la pensée nègre n’a rien à avoir avec une absence de rationalité ou d’idée de transcendance. Bien au contraire comme le dit si bien le philosophe Pene Elungu « la raison discursive est enveloppée par la société, la société par le cosmos, le cosmos par l’être  » (Eveil Philosophique Africain). Dans son ouvrage The Invention of Africa, Mumdibe fait remarquer que la sophistication de l’astronomie des Dogons fut un évènement hors du commun aux yeux de la communauté scientifique intéressée par la paléo-astronomie notamment. Il cite l’astronome Américain Carl Sagan qui a fait mention en partie des résultats des investigations menées par Griaule sur le champ de la métaphysique abstraite formulée par les Dogons. Cet astrophysicien observe le fait qu’au regard de toutes les sociétés préscientifiques pratiquement, les Dogons paraissent les seuls à avoir soutenu non seulement que les planètes et la terre tournent autour de leur axe de rotation mais aussi font une circonvolution autour du soleil. Il ne s’en tient d’ailleurs à ces seules observations puisqu’il constate par la suite que les Dogons ont émis l’idée que les trajectoires des planètes, les orbites planétaires seraient elliptiques et non circulaires comme le pensait de par le passé. En plus de cela, Sagan fait ressortir que les Dogons ont mis en évidence l’existence de l’étoile de Sirius avec la périodicité de son cycle ainsi que l’existence de son satellite que les Dogons nommaient « Sagala ».

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Toutes les révélations susmentionnées poussent Sagan à postuler qu’il serait inconcevable d’attribuer ces prouesses astronomiques aux seuls Dogons et qu’il faille chercher ailleurs l’origine de ces découvertes. Ce qui l’amena à l’hypothèse de la visite probable de créatures extraterrestres chez les Dogons, une chose que l’auteur du livre The Invention of Africa a du mal à croire et préfère plutôt parler de « mauvaise foi » au sens sartrien de la part de ces scientifiques qui voudraient seulement entretenir l’illusion de cette croyance qui voudrait que l’Occident n’aurait à apprendre des Noirs que très peu de choses et quand bien même ce serait le cas, il faudrait admettre au préalable que l’origine de ces découvertes serait à tracer dans le giron des occidentaux eux même: une attitude que dénonce Mudimbe qui la qualifie d’ethnocentrisme épistémologique.

En guise de conclusion, ce court exposé nous révèle que la métaphysique loin d’être l’apanage des seuls philosophes occidentaux a eu aussi sa part de Négritude. L’Afrique a connu la transcendance et mieux encore a forger des concepts métaphysiques abstraits qui font l’objet de nos jours de sérieuses investigations par ses dignes fils spécialisés dans cette branche de la philosophie. L’esprit critique, raisonnable, et d’observation qui a pu conduire les Dogons à avancer ces idées étonnantes en avance sur leur temps sont un gage pour convaincre les sceptiques que l’Afrique a quelque chose encore à apporter au monde si ce n’est déjà fait.

Diakite El Moctar (Bamako, Mali)

BIBLIOGRAPHIE

Amady A.Dieng Hegel, Marx et les problèmes de l’Afrique noire.

Alassane Ndaw, La Pensée Africaine Nouvelles Editions Africaines du Sénégal.1997

Carl Sagan, Broca Mind: Reflections on the Romance of Science, New York, Ballantine Books, 1983.

Elungu Pene Elungu, Eveil Philosophique Africain, Paris, L’Harmattan, 1984.

Marcel Griaule, Dieu D’EAU entretiens avec Ogotemmeli, Librairie Fayard, 1975.

V.Y. Mudimbe, The invention of Africa, Indiana Press University, 1988.

Placide Tempels, La Philosophie Bantoue, Présence Africaine, 1961.

 

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