CRITIQUE CONTEMPORAINE

Éléments d’histoire des idées philosophiques

Inaugurée au XVIIIe siècle, elle est marquée par la figure d’A. W. Amo. De là, nous arrivons à la pensée panafricaniste du XIXe siècle. Edward W. Bliden se présente comme une de ses figures les plus représentatives. Le Panafricanisme, est à l’origine une simple expressionde solidarité fraternelle entre peuples de couleur. C’est bien après qu’il deviendra un mouvement qui voudrait réhabiliter les Noirs du point de vue de leurs droits civiques, en vue d’une véritable indépendance politico-économique. C’est sans doute cet aspect qui a saisi les consciences des jeunes intellectuels africains à l’heure des indépendances. Sylvester WILLIAM donne déjà à ce courant sa formulation dès 1900, en militant pour la défense des peuples sous le joug de la couronne britannique. Dans ce contexte historique, Burghardt DU BOIS, se présente avec autorité comme le véritable père du panafricanisme, du fait qu’il fonde  en 1908, la N.A.A.C.P. (National Association for the Advencement of Coloured People). Il servira ainsi de précurseur à Marcus GARVEY, énigmatique personnage, qui va à son tour proposer un panafricanisme à forte coloration messianique. Jean PRICE MARS quant à lui, sera avec Alain COCKE l’inspirateur d’un « panafricanisme culturel ». C’est sous l’impulsiondu Dr.DU Bois évoqué supra, qu’on va arriver à un véritable panafricanisme organisé. C’est lui qui permettra l’organisation des congrès panafricains (1919 à Paris, 1921 et 1927 à Londres et deux autres en pleine Deuxième Guerre mondiale. C’est dans ce contexte que va naître la Négritude comme expression artistique et littéraire de cet éveil des consciences africaines.

Au plan strictement philosophique, il faut dire que la création de Présence Africaine qui inaugure sa maison d’édition en publiant en 1948 La philosophie bantoue de Placide Tempels, sont deux moments fondateurs de la diffusion des idées philosophiques contemporaines. Les controverses pour ou contre Tempels, sont devenues depuis ce temps, le point de départ de bien d’intuitions contemporaines en matière de philosophie.

Courants

       Il est traditionnellement admis trois courants dans la philosophie africaine contemporaine : l’ethnophilosophie, la tendance critique et la tendance idéologique. Mais de plus en plus, cette détermination est portée à quatre, en y ajoutant une tendance conciliatrice d’après Jean-Marie Van Parys, partant lui-même de A. J. Smet, fondée sur l’herméneutique ; tandis que Henry Oruka Odera distingue aussi une quatrième tendance, mais qu’il qualifie de professionnelle.

La tendance ethnophilosophique

       L’ethnophilosophie voudrait valoriser l’héritage culturel africain, pour y déceler la « philosophie » qui s’y trouve véhiculée dans les mythes, contes, récits et épopées. Le plus fidèle épigone de Tempels en la matière, est sans conteste le rwandais Alexis Kagame, qui publie en 1956 La philosophie bantu-rwandaise de l’être et La philosophie bantu comparée en 1976. On peut aussi ajouter à cette classe Basile JuléatFouda, Niamkey Koffi et Alassane N’daw dans son article « Peut-on parler d’une pensée africaine ? », publié dans le Numéro 58 de Présence Africaine

       L’ethnophilosophies’inscrit dans la suite logique de la lutte amorcée par les penseurs de la Négritude. Elle se veut revendicatrice d’une anthropologie propre, c’est-à-dire d’une humanité philosophique propre à l’africain. L’ethnophilosophie défend une indépendance intellectuelle propre à l’africain. Partant des affirmations du pessimisme anthropologique des thèses européocentristes problématisant l’humanité du Noir et sa contribution à l’histoire universelle, l’ethnophilosophie se pose de ce fait comme une négation de la négation à travers l’affirmation d’une identité philosophique de l’Africain. Tempels peut ainsi dire : « Aussi nos Bantu sont des hommes ; ils ont donc leurs idées, leurs conceptions, leurs doctrines, leur ontologie, leur théodicée. » qui peuvent se résumer par trois idées clés :

– la vie, la vie intense, la vie pleine, la vie forte, la vie totale, l’intensité dans l’être ;

– la fécondité, la paternité et la maternité, une fécondité grande, intense, totale, non seulement physique ;

– l’union vitale avec les autres êtres : l’isolement nous tue.

C’est ce qui le conduit à l’affirmation d’une ontologie bantoue, dont les caractéristiques reposent sur la notion de force vitale :

La conception de la vie chez les Bantu. Elle est centrée sur une seule valeur : la force vitale.

La doctrine de l’être comme force.

Toute force peut se renforcer ou s’affaiblir. C’est-à-dire tout être peut devenir plus fort ou plus faible.

Les forces sont en interaction ; c’est-à-dire qu’un être peut influencer un autre.

Les forces sont hiérarchisées. Le rang de la vie et la primogéniture.

La création est centrée sur l’homme, et l’homme vivant ici sur terre est le centre de toute l’humanité, y compris celle du monde des défunts.

Les lois générales de l’influence de la vie (ou causalité)

       Ceux qui à la suite de Tempels prennent parti pour la pensée africaine, ne se sont pas désignées comme ethnophilosophes. C’est dans une perspective critique, que M. Towa va forger ce concept pour caractériser ce courant, traitre à la fois de l’ethnologie et de la philosophie. Ainsi s’amorça la critique, ouverture vers la deuxième tendance de la philosophie africaine.

La tendance critique 

       Inauguré par la critique de F. Crahay (« Le décollage conceptuel ») juste après la parution de l’ouvrage de Tempels, la tendance critique affirme un besoin de « sérieux philosophique », c’est-à-dire un penser par soi-même plutôt que par procuration, ceci dans une formulation textuelle rigoureuse. Il s’agit principalement de penseurs qui réclament une certaine professionnalisation académique de la philosophie.

  1. Eboussi ne va pas tarder dans son article « Le Bantu problématique », à relever les insuffisances de la pensée de Tempels, quand à ses intentions, sa forme que ses conclusions. Selon lui, la logique de l’ouvrage de procède par pétition de principe (le recours à certains faits pour établir une hypothèse qui sera avérée par ces mêmes faits), par généralisation hâtive (partir de quelques faits banals de langage constatés dans un minuscule coin du Congo pour l’étendre sans autre précaution à tous les Bantu), par nivellement des différences qui présente la force comme multiple et univoque (réduction de toutes choses à un dénominateur commun aboutissant à l’évacuation de ce qui fait l’originalité de l’homme). La crise du Muntu se fera l’écho de cette critique, telle que conduite en parallèle chez M. Towa, P. Hountondji, Njoh Mouelle. Hountondji affirmera par exemple: « Je dis qu’il n’y a pas de philosophie dans les proverbes ». Il démontre en effet que la vérité contenue dans le proverbe est une vérité de fait. Pour Paulin Hountondji il ne faut pas demeurer dans une « littérature aliénée ».Sa principale critique repose sur le mode de pensée par procuration qui semble aller avec l’ethnophilosophie. Pour ce qui est de Elungu Pene Elungu, les cultures africaines ne nous conduisent nulle part. Dans nos cultures, il n’y a pas de place pour la science encore moins pour l’esprit scientifique. La division homme /nature, sujet /objet est inexistante.  La force vitale ne peut donc se limiter qu’à un plaidoyer anthropologique. Avec M. Towa, la philosophie est essentiellement sacrilège, et ne saurait donc e réfugier derrière des autorités toutes faites. Selon lui, l’interprétation des objets culturels n’est pas la philosophie, car le secret de la pensée philosophique africaine, est dans la domestication de la science.

       Ce qui est commun à l’un ou l’autre des penseurs de cette approche, c’est de montrer que la philosophie ne saurait se faire par le biais d’un autre, mais doit être un effort critique de penser par soi-même.

La tendance idéologique

Courant dit pratique (Jean Eric Bitang), il est souvent considéré comme « tendance idéologique ». L’idéologie désigne de manière générale est une doctrine, un ensemble d’idées orientées vers un but pratique ayant fonction et valeur utilitaire. Selon Karl Marx, l’idéologie est caractéristique du souci de domination de la classe dirigeante. En Afrique, des idéologies se sont constituées à l’exemple de la négritude, du panafricanisme, ou du consciencisme

       L’orientation idéologique de la philosophie africaine contemporaine se veut le porte étendard de la recherche d’une unité politique, sociale et culturelle du peuple Noir. C’est dans ce contexte qu’on peut ranger la Négritude de Senghor, l’humanisme africain de Kenneth Kaunda, le Socialisme africain de Julius Nyerere, le Consciencisme de K. N’krumah et l’Authenticité de Mobutu. Notons que ces différents penseurs en majorité des hommes politiques, se sont investis dans le changement de la condition socio-culturelle des peuples dont ils avaient la charge.

Pour Kwame Nkrumah, « le consciencisme est l’ensemble, en termes intellectuels de l’organisation des forces qui permettront à la société africaine d’assimiler les éléments occidentaux, musulmans et euro-chrétiens présents en Afrique et de les transformer de façon qu’ils s’insèrent dans la personnalité africaine ». Il doit prendre en compte l’ensemble des principes humanistes sur quoi repose la société traditionnelle.

La tendance conciliatrice (herméneutique et/ou professionnelle)

       L’idée d’une quatrième tendance de la philosophie africaine est déjà présente chez Henry Oruka Odera, lorsqu’il estime que l’une des expressions en cours de la philosophie africaine, est sa tendance professionnelle. Il s’agirait de noter chez les jeunes chercheurs ce souci de donner à la philosophie africaine une figure académique et une activité professionnelle en tant que telle. C’est là une lecture déjà assez proche de Paulin Hountondji, qui voudrait donner à la philosophie africaine tout le sérieux de professionnalisation qui pourrait lui manquer si elle ne se cantonne qu’à son expression ethnophilosophique.

       Dans une toute autre perspective, La tendance conciliatrice inspirée d’A. J. Smet, distingue dans la philosophie africaine contemporaine, un certain nombre d’approches qui visent à reconsidérer le passé culturel africain en termes de « reprise ». Ses expressions seraient alors l’herméneutique, principalement représentée par la discursivité de J. Kinyongo. Principal courant dans la mouvance conciliatrice, elle voudrait réévaluer les éléments de discursivité (parémies) susceptibles de nourrir la pensée philosophique africaine, de lui donner signification par le biais d’une articulation du sens discursif. Sa deuxième orientation est celle de la philosophie fonctionnelle, qui montre à la suite des étudiants de Lumumbashi réunis en colloque, que l’image qui correspondrait le mieux à la philosophie africaine, serait le coq, symbole de réveil pour conduire les Hommes au travail. C’est de cette intuition que nous tirons le nom de notre revue, à savoir Jogoo qui désigne le coq en Swahili.  Certains comme Ngoma Binda, Valentin Mudimbe sont pour un refus pur et simple de l’ethnologie, d’autres comme Nkombe Oleko, Tshiamalenga Ntumba voudraient à la suite de Kinyongo, proposer un nouveau discours philosophique, susceptible de tenir compte à la fois de l’héritage culturel, de la réflexion et de la compréhension pour une réelle articulation du sens.

 

Kankou moussa

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Commentaires

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    Everaldo Lins de Santana 10 mois

    La tendance conciliatrice de la philosophie africaine c’est très interessant!

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