Propos à propos d’un malentendu : Senghor et l’idée d’émotion nègre

L’affirmation de Senghor que l’émotion est nègre comme la raison hellène, est tirée du texte intitulé : « Ce que l’homme noir apporte », publié dans le premier volume des Libertés. L’intention du penseur sénégalais était de réfléchir à l’apport de l’Africain, dans un monde de technologies, de compétitions et d’industrialisation fruit de l’Occident.  Pour ce faire, Senghor commence par définir l’âme nègre, ou encore la personnalité noire, comme essentiellement émotion. Qu’est-ce que cela veut dire ? L’émotion renvoie ordinairement à un sentiment superficiel qui n’atteint pas l’homme en profondeur. Dire d’un homme qu’il est émotionnel, reviendrait donc à le déclarer primaire, instinctif, impulsif, d’une sensibilité à fleur de peau. Pour les opposants à Senghor, donner l’émotion comme caractéristique essentielle du Noir, c’est en faire une brute sans réflexion, un faible d’esprit. Comment Senghor peut-il alors catégoriser le Nègre d’émotionnel alors qu’il partage aussi cette « négritude » ?

danse

Senghor, dans ladite affirmation, procède surtout à une comparaison qui n’est pas de l’ordre de la supériorité ou de l’infériorité. Les mots « hellène  » ou « nègre  » renvoient ici à la civilisation, et non à une qualité réservée à une race d’hommes, ou  à tous les individus composants cette race. Tous les Noirs, et chacun pris dans son individualité, ne sont pas émotion, ni qu’émotion. A l’inverse, tous les Européens ne sont pas raison, ou que raison. Mais il y a un constat, c’est que la civilisation occidentale, véhiculée à travers la philosophie et les sciences, a fait la promotion d’une vision rationaliste du monde qui se traduit dans la modernité. A cette pensée moderne transmise par l’homme blanc, il propose une autre forme où la sensibilité a sa place. C’est l’apport de l’homme noir au monde. Senghor part des remarques faites aux Noirs par les colons qui les trouvent émotionnels et animistes, c’est-à-dire voyant une âme partout, même dans les choses inertes. Ces remarques tendaient à rabaisser le Noir au grade de sous-homme. Mais Senghor arrive, de manière géniale, à transformer un défaut en qualité, et à en faire l’apologie, de sorte que ce défaut ou qualité devient un signe d’identité et de civilisation, pouvant apporter au monde un autre regard, une parole nouvelle.

À un monde uniformisé, Senghor apporte le multiple et la différence. En cela, il montre qu’il n’y a pas une seule vision du monde, une seule manière d’approcher la réalité par le truchement de la raison discursive, mais une autre qui tienne compte du vécu émotionnel de l’homme. À la civilisation occidentale, fière de sa culture et de ses acquis, il présente la civilisation africaine dont il est fier, et qui a elle aussi des éléments à apporter au monde.

L’émotion sur les lèvres de Senghor porte également le nom de sensibilité ou sympathie, pour traduire comment le Nègre rentre en contact avec les choses. Il leur prête quelque chose de lui. L’exemple le plus frappant est celui de son contact avec la nature : quand la civilisation occidentale invente des machines pour dominer la nature et en être le maître, la civilisation négro-africaine, elle, développe des outils et des rites visant non à dompter la nature, mais à en devenir l’ami. D’où l’expression de « rapport sympathique » avec la nature où les saisons sont respectées et non bousculées, pour le bien de l’homme. Ne pouvons-nous pas alors comprendre à cette phrase, que l’émotion dont parle Senghor est une forme de rationalité ?

 

Commentaires

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    Senegalais 3 mois

    Bonjour, sur ce malentendu, je vous renvoie à l’article de M. Cheikh Moctar BA intitulé Le concept de conscience active chez Marcien Towa où il revient largement sur la question. Il est disponible sur le net.

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