Les pas pour une odyssée de la philosophie africaine : pour un renouvellement de la question

François-Xavier AKONO (Paris, France)

penseurLa philosophie, si nous la comprenons comme une manière de penser de manière critique, cohérente, méthodique, personnelle et systématique sur tout ce qui constitue la trame de la vie humaine, qu’elle se rapporte au domaine éthique ou politique, au domaine social ou économique, au domaine scientifique ou religieux, ne peut -admettons-le, même si nous allons le démontrer dans la suite,- être limitée à un seul peuple, moins encore être considérée comme le privilège privilégié d’une quelconque « civilisation ». Il est révolu le temps où on attendait dire : «  la philosophie parle grec, elle est fondamentalement allemande, de par son essence »…

Mais, comment comprendre les raisons pour lesquelles, depuis longtemps, il est apparu difficile de définir le terme philosophie, sans faire référence à la tradition occidentale, notamment avec le « miracle grec », encore que ce miracle perd, plus les années passent, tout ce qui lui donnait sa valeur, depuis que, les afro-centristes, émergent de partout pour démontrer que ceux que nous appelions les maîtres de la pensée grecque, ont si pas tous, du moins en grande partie, été nourris à la sève de la pensée égyptienne.

Le temps est là d’écarter toute évocation qui porte en elle, le germe d’un « isme réductionniste », pour qu’éclose une redéfinition du concept philosophie non seulement d’un point de vue contextuel, mais plus encore global. Il y a philosophie, dès lors que dans un contexte déterminé, dans une période précise, et selon un problème épineux, l’homme se met à s’interroger sur le sens à donner, surtout en face de situations limites.

L’Afrique, continent en quête, depuis des années immémoriales, de repères pour une odyssée libre, responsable et plus engagée, est en ce sens une esplanade où on a vu émerger des hommes pensant et réfléchissant, sur la manière de comprendre l’homo africanus, comme un homo viator, en quête de sens. Il n’est pas inutile de devoir personnaliser cette quête, pour éviter de tomber dans les pièges d’un discours philosophique qui parle de l’autre à la place de l’autre et qui parle de lui, toujours comme son Alter Ego, de qui il voudrait se différencier. Le premier pas à franchir pour une odyssée de la philosophie africaine est donc celui de commencer par une compréhension de ce qu’est la philosophie et ce qu’elle est appelée à être dans un contexte africain marqué par les situations-limites encore à découvrir et à mettre à jour.

Pour nous africains qui désirons faire œuvre de philosophie, la philosophie doit cesser d’être un discours désincarné. Nous sommes conviés à africaniser l’africain qui pense, un africain désafricanisé. Nous sommes conviés à africaniser notre discours, sans pour autant le limiter à n’être qu’afrocentriste. Le deuxième pas pour une odyssée de la philosophie africaine devient alors celui de la désaliénation de l’africain. C’est refuser de poser devant soi un modèle de pensée auquel on cherche à se conformer stricto sensu. C’est, également,  le refus de poser une pensée stéréotypée typiquement orientée vers un modèle uniforme que l’on cherche à imiter, voire à calquer sans commune mesure. Voilà pourquoi, une autre tâche, pour le philosophe africain, consiste tout d’abord à se définir comme sujet de pensée libre et autonome, bien qu’avec et pour les autres. Si nous désirons indiquer avec précision ce que sera la philosophie africaine dans un tel contexte, il nous faut libérer l’Afrique philosophique de l’anéantissement dans lequel elle-même ou les autres cherchent à la maintenir. C’est un pas important à effectuer.

Certes, nous avons besoin de nous inscrire dans une tradition mais cette tradition philosophique est toujours à réinventer, à recréer. L’héritage philosophique est bien là, et nous ne pouvons pas nous en passer. Les réflecteurs occidentaux, accompagneront toujours les schèmes de nos pensées en quête d’élan. On sait par exemple que pour bien de penseurs africains, l’ombre de leurs maîtres occidentaux, habite de façons avouée ou inavouée, les intuitions philosophiques dont ils se réclament initiateurs. On sait par exemple que Houtondji est habité par le criticisme de Marx, de Descartes, de Kant et même de Malebranche, tout comme beaucoup d’avis vont dans le sens de prouver que Kiyongo s’est laissé fasciner par les idées platoniciennes, l’herméneutique de Heidegger, Gadamer et celle de Ricœur ; Qu’il s’agisse, d’Okolo qui s’est fort inspiré de la pensée de Gadamer, sans faire fi de Heidegger, qu’il s’agissait de Tshamalenga qui porte en lui les marques indélébiles de Pierce, de Wittgenstein, de Habermas et de Appel, nous pouvons cependant en référence aux conclusions que Mutunda tire de la lecture de Mudimbe que «  le plus important, demeure le travail de réappropriation que le penseur africain accomplit et l’ardeur qu’il doit consacrer à la créativité, à l’invention et à l’élaboration ». Le quatrième pas à réaliser pour l’odyssée de la philosophie africaine est donc celui d’une réappropriation d’une tradition à re-inventer. Nous sommes philosophes africain, si après avoir lu Platon, Descartes, Dilthey, Kant, Heiddeger, Carnap, nous faisons dès lors l’effort de nous re-approprier cette tradition et de la comprendre pour en faire notre pensée, articulée avec nos outils conceptuels en réponse aux besoins de notre temps et de notre contexte. Nous sommes de mauvais philosophes africains, si nous nous mettons dans un état d’aliénation mentale et de non liberté de pensée, par simple désir de respecter un canon philosophique que les autres ont conçu pour nous, sans nous et malgré nous.

La saisie de cette réappropriation suppose une rupture continuelle, de telle sorte que la philosophie africaine est ce qu’elle devient. Il faut éviter de dire, dans une telle logique ce qu’est la philosophie africaine ou ce qu’elle n’est pas, dans le but d’opter pour un discours qui se fie au caractère dynamique de la philosophie africaine : elle est ce qu’elle devient, elle est en devenant. Qu’est-ce que cela voudrait dire ? Cela voudrait dire que la pensée en devenant, est celle qui se forge son identité dans un mouvement de perpétuel devenir. Or parler du devenir, c’est parler d’une histoire dont la genèse est encore à chercher, c’est parler des événements, qui au fil de l’histoire ont conduit à l’éclosion du concept philosophie africaine. Le philosophe africain est donc également un lecteur de l’histoire de la philosophie au sens général et plus encore, de l’histoire de la philosophie africaine. Savoir à partir de quelle période, commence le discours sur une philosophie africaine, quels sont les faits historiques qui ont conduit à l’ouverture du débat, quels sont les événements et avènement qui ont soutenu ce devenir ? C’est cela l’effort de remonter non seulement à la source du concept philosophie, mais à la source de l’événement, « philosophique africain ». Est-ce une recherche de l’identité ? Est-ce le refus de la négation de soi par l’autre, autrement que soi ? Est-ce simplement un souci d’émancipation et d’assomption de soi ? Le cinquième pas à accomplir dans l’odyssée de la philosophie africaine est donc celui de s’inscrire dans le mouvement du devenir philosophique africain, ce qui fait du philosophe africain un philosophe africain en devenant, pour autant que l’histoire n’a pas encore dit son dernier mot et d’ailleurs, elle vient toujours refaire le procès du passé.

S’inscrire dans le mouvement du devenir philosophique africain, exige donc un dialogue continuel avec l’histoire, non pas un dialogue qui cherche les failles dans une quelconque articulation de la pensée africaine, en vue de la rejeter ou alors de confirmer ses préjugés, mais un dialogue qui essaye de faire advenir le sens que cherche tout philosophe. La vérité, tout comme le sens, ont toujours été les mets préférés du philosophe. Mais, d’une vérité qui est historique. L’histoire de la philosophie africaine est en ce sens, un moment de dévoilement du sens et de la vérité de l’homme noir ainsi que la vérité sur l’homme noir. Une philosophie africaine, dans notre temps, ne peut faire fi de son histoire. Mais, gardons-nous de tomber dans les pièges d’une pensée préexistante, qu’il s’agit de déterrer, comme le disait déjà Towa, moins encore de tomber dans les pièges d’une philosophie de ressassement ou d’une herméneutique philosophique qui ne cherche qu’accoucher le sens. Nous entrons dans l’histoire pour comprendre l’évolution des idées en philosophie africaine. C’est tout, et partant, savoir à quel niveau nous pouvons situer notre effort de penser. Le sixième pas à faire est donc celui d’une histoire des idées philosophiques en Afrique.

L’Histoire des idées philosophiques en Afrique, pourrait ainsi nous conduire à une reprise-critique-contextuelle des grandes questions qui ont fait école. Considérons bien ces trois termes :

Reprise, ne signifie pas ici, copier, reproduire, redire moins encore remettre en valeur. Reprise signifie simplement revaloriser, remettre devant ce qui pourtant semblait être jeté dans les oubliettes. Les philosophes africaines, visent la reprise de ce que ses prédécesseurs ont dit avant eux/elles. Et cela dans tous les domaines. Ces prédécesseurs, peuvent être des penseurs africains, même occidentaux, pour autant qua la philosophie est invitée à l’universalité.

Critiquer, c’est discerner, c’est examiner et choisir ce qui convient. C’est séparer, distinguer la vérité de la non-vérité. Le philosophe africain, après avoir repris les pensées de ses prédécesseurs, les soumet à la critique, pour voir ce qui, en convenance, mérite encore d’être remis en valeur.

Contextualiser. Le mot paraît simple. Mais, c’est ici, au sens de rendre actuel, présent, faire encrage, insérer, adapter, rapprocher, trouver des liens d’actualité. Ou tout simplement actualiser, rendre actif, rendre en acte, rendre opérationnel, fonctionnel, adapter ce qui serait en dissonance ou synchronique. Pour le philosophe africain, il s’agit d’actualiser la pensée reprise et critiquée et de voir dans quelle mesure elle peut être adaptée aux questions et aux problèmes de l’homme africain hic et nunc.

Mais il reste un dernier pas à franchir ; peut-être le plus important. Il essaye d’aller plus loin que le désir d’actualiser. C’est celui d’une philosophie prospective, qui cherche, sans être une fiction, à être une réponse aux problèmes à-venir, une manière pour les africains, de penser en anticipant les événements. Penser pour le futur, sans futurisme mais dans un effort de prévision pour éviter d’être surpris par des questions et de penser ainsi en retard, d’être l’oiseau de minerve qui vient toujours à la tombée du soir… Les problèmes à-venir de l’Afrique peuvent être anticipés, par les philosophes d’aujourd’hui. La science connaît aujourd’hui un progrès vertigineux et elle entraîne l’homme moderne dans un flux de besoins qui ne sont plus simplement matériels mais surtout éthiques, politiques, religieux et métaphysiques… Le philosophe africain doit voir plus loin que les problèmes de l’immédiateté

Ce sont là, à mon humble sens, les pas que nous proposons pour le philosophe africain de notre temps, pour un renouvellement de la question de : la philosophie africaine. Mais comment ? Et pourquoi faire ?

François-Xavier AKONO (Paris, France)

 

Commentaires

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    hominis anonymus 11 mois

    Il serait impressionnant de retrouver la Philosophie ne pas être une philosophie. Et pourtant ce qui construit l’humain doit être nécessairement tel qu’il doit exister au moins une manière de le traduire en concept philosophique. La trame et le drame, bien qu’externe à ce qui le constitue, devient pierre d’achoppement et cependant se réduit à ceci: si la science à servit à l’émancipation de l’humain, c’est pourtant le même concept qui tranche et dicte que ceci est ou n’est pas, alors qu’il est plus facile de dire d’une chose qu’elle n’est pas humaine que d’admettre que notre réflexion n’est pas encore assez mûre…

    Mes récentes tribulations d’avec le Monde m’ont porté vers cette analyse passée: Est-ce que les traditions sont porteuses d’une vérité ou ne sont-elles que fortuites et superstitions? Si je regarde les communautés autochtones d’Amérique, souvent elles se trouvaient à être Matriarcale ou sinon la femme occupait une place importante qui faisait que son rythme était celui de la communauté. Que s’est-il produit depuis l’arrivée de l’hégémonie Occidentale: déchirement et éradication de la pensée propre au continent!

    Pourtant je ne puis arrêter mon raisonnement à cela, car s’il est tentant à bien des égards de soustraire la formule suivante pour cette communauté à « La femme est logique et l’homme irrationnel » je rends mal un phénomène plus complexe. En effet si je regarde les traits qui me poussent à penser cela, je suis obliger d’admettre que mon père est Amérindien qui pourtant a réussi à l’université et dans son domaine d’expertise en psychologie. Je pourrais me dire que c’est l’âge qui transforme l’homme ainsi… Sauf qu’en regardant plus grand je vois que mes deux points de comparaisons sont issues d’un libéralisme fort, fortement imprégré du christianisme. Alors comment s’en sortir si ni même la génétique semble pouvoir nous aider et que je cherche à persister dans mes catégories?

    À mon sens on revient donc simplement aux 2 premières lettres de la Philosophie c’est-à-dire au Ph. L’eau, base de la vie, doit avoir un Ph équilibré pour qu’elle nous soit bénéfique. Une moindre variation de celle-ci et nous voilà pris avec des réminescences plus ou moins graves nous portant vers la maladie. Et comme nous sommes nous aimons à le nier, nous hommes fort érectus prospectus. Donc nous voilà aujourd’hui avec un problème sur les bras plus grand que la simple Afrique(s): la « ilo – sophie ».

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